Fleur Breteau a le sens de l’écriture, du rythme, de la phrase et une détermination à toute épreuve. Atteinte d’un deuxième cancer du sein en trois ans, son protocole médical s’alourdit cette fois-ci d’une chimiothérapie. Lors de ces séances à l'hôpital, se dévoile une triste réalité, celle du nombre de personnes atteintes de cancer alors même que le gouvernement porte un projet réintroduisant notamment un pesticide cancérigène.
“L’obligation de subir nous donne le droit de savoir”.
Fleur Breteau s’informe, engrange alors les rapports, les chiffres, les statistiques, les témoignages. Très rapidement les informations s’accumulent tant les médecins et les scientifiques tirent la sonnette d’alarme depuis des années. Le constat est sans appel: l’impact des pesticides et autres PFAS (polluants éternels) est prouvé et documenté dans l’explosion des cancers notamment chez les jeunes et l’existence de “foyers” de cancers pédiatriques.
Le cancer est-il le risque à payer pour bénéficier d’une alimentation variée et abordable comme certains syndicats de grandes exploitations agricoles le justifient? La productivité doit-elle ou peut-elle être mise en concurrence avec notre santé? Et notre production est-elle vraiment si défaillante? S'agit-il de sauver nos agriculteurs quand ceux-là mêmes sont les premières victimes de l’utilisation récurrente de pesticides?
Fleur Breteau cherche, source à chaque fin de chapître toutes les informations qu’elle trouve pour étayer ses propos. Parler de pesticides sous-entend de parler d’agriculture, de souveraineté alimentaire, de santé mais aussi d’argent…. de beaucoup d’argent. A regarder de plus près, elle constate qu’une organisation lucrative et cynique s’est mise en place depuis des décennies dans laquelle les mêmes grandes entreprises produisent des pesticides et les médicaments contre le cancer… que la sécurité sociale paie au prix fort.
“La colère coule avec les produits de la chimio dans mes veines."
Alors, pourquoi les pouvoirs publics et politiques loin de prendre cette question à bras le corps entérinent des lois aussi dangereuses pour la santé? Pourquoi la pollution générale de l’environnement ne s’accompagne pas d’une politique d’urgence? La santé et les pesticides ne sont pourtant pas une affaire d’opinion comme l’indique le sous-titre de son ouvrage.
“Rien n’a changé mais, dis-moi, Rachel : ne nous reste-t-il que le découragement?
Rachel, c’est la biologiste américaine Rachel Carson qui écrivit Printemps silencieux en 1962 pour dénoncer l'empoisonnement des sols et de la vie par les pesticides. Elle même fut atteinte d’un cancer qui l’emporta deux ans après. Découragée, Fleur Breteau ne l’est pas: pendant cette période qui met son corps, son moral et ses finances à rude épreuve, elle crée le collectif Cancer colère “pour politiser les causes structurelles de cette maladie: les pesticides et les inégalités sociales”. Elle fait ainsi raisonner la voix des patients, des aidants, des proches, des médecins et des scientifiques notamment lors de manifestations Printemps bruyants.
Cancer colère se lit d’une traite, comme en apnée. C’est un ouvrage courageux et précieux, militant , qui rappelle que dans une démocratie, le rôle de l’Etat est avant tout de préserver la vie de ceux qu’il gouverne.
C’est en tant que prêtre mais aussi en tant qu’homme que Benoist de Sinety écrit ce texte. Durant de nombreuses années, il a été missionné auprès des étudiants catholiques d’Ile-de-France et a côtoyé de près les changements à la fois de l’Eglise mais aussi de ces jeunes en quête de sens. Il évoque notamment un nationalisme et un repli identitaire de plus en plus fort chez ces populations, mais pas seulement.
Ce sont ces changements qui lui sont apparus, qui l’ont alarmé quant au sens que ce “renouveau” catholique donne à l’évangile.
Il remarque ces dernières années différents mouvements de jeunes hommes catholiques promouvant une religion plus “virile”, avec des valeurs telles que la force ou le patriotisme, souvent nostalgiques d’une ancienne France. Ces mouvements, bien que minoritaires, voient leurs idées véhiculées dans les tranches moins drastiques de l’Eglise, qu’ils pensent trop féminisée, trop douce.
Ce que dénonce l’auteur, c’est la déformation du message de l’Evangile à des fins politiques pointe du doigt ceux qui, par convictions, n'hésitent pas à faire de leur identité chrétienne un porte étendard idéologique. L’homme d'Église remet en cause les idées de ceux qui appellent à une “France chrétienne” et dénonce ceux qui excluent plutôt que ceux qui aident.
Il nomme ceux qui profitent de leur identité religieuse pour discriminer, qui “agissent en contradiction frontale avec l’Evangile, qui inversent de façon éhontée ce qu’enseigne le message du Christ”.
Benoist de Sinety livre un essai éclairant et incisif aux prises avec une actualité brûlante avec un message d’acceptation de l’autre, de réconciliation et d’écoute.
Balancé comme une plaisanterie, jeté à la figure comme une insulte ou, pire, apposé comme un diagnostic, le terme d’hystérique n’en finit pas de coller à la peau des femmes même encore aujourd’hui. Pourtant il est bon de rappeler que ce terme n’a à proprement parler aucune réalité médicale. Alors pourquoi a-t-il encore autant voix au chapitre ?
Au cours d’une enquête menée pour l’émission LSD de France Culture, la documentariste Pauline Chanu cherche ce que revêt ce mot d’hystérique.
Une étymologie tout d’abord qui fait découler le mot du terme grec désignant la matrice, l’utérus: Hippocrate ou encore Platon ont pu associer les maux des femmes à leur utérus “baladeur”, qu’il faut déjà tenter de maîtriser pour soigner.
Une préoccupation obsessionnelle, voire un acharnement maladif des hommes et spécifiquement de la médecine pour le corps des femmes alors même qu’il est encore mal connu de nos jours comme le démontre par exemple les méconnaissances entourant l’endométriose.
Un moyen coercitif qui prive les femmes de parole, une silenciation des violences physiques et psychiques. L’hystérique serait un corps qui résiste quand la voix ne parvient pas à trouver une écoute. Freud lui même avait constaté que les personnes souffrant de ce que l’on nommait hystérie (son frère notamment) avaient vécu des manipulations ou des agressions sexuelles ayant certainement conduit à un choc refoulé; mais finalement, face au nombre gigantesque de violences intrafamiliales qu’impliquait son hypothèse, il renoncera au caractère réel de ces abus souvent incestuels pour les transformer a minima en fantasme. Et pourtant…
Comment ne pas voir dans ce livre l’ampleur de la maltraitance que subissent les femmes depuis des siècles. Comment ne pas ressentir un choc à la lecture de certaines vies. Comment accepter qu’aujourd’hui, avec toutes les avancées de la science, de la médecine, des sciences sociales, ce terme puisse continuer de discréditer, d’abîmer, d’étouffer au sein de la sphère privée mais aussi dans des cours de justice. Comme le Sorcières de Mona Chollet, Pauline Chanu apporte sa pierre à l’édifice d’une histoire des femmes complexe et libérée de ses zones d’ombres.« Là-haut, sur le chantier, le gang annonce que personne n’a été touché par les quelques bombes que les Johnson viennent de larguer sur nous. J’écoute ce que je viens d’enregistrer ; le sifflement des réacteurs rasant la route, la voix tranquille des chauffeurs de deux camions de l’armée, camouflés dans la verdure. Un oiseau poursuit son chant, tout près de nous, arabesque dessinée sur le fracas des bombes. Même les oiseaux sont habitués ».
En 1966, Madeleine Riffaud se rend au Nord Vietnam alors sous le feu incessant des Etats-Unis du président Lyndon B. Johnson. Avec un carnet, un enregistreur vocal et un appareil photo, elle capture des instants, des visages, des paroles, qui disent beaucoup sur l’acte de résister, sur la vie sous les bombes d’une armée plus puissante. Elle-même résistante durant la Seconde Guerre mondiale, Madeleine Riffaud est impressionnée par le courage, la solidarité et l’incroyable combativité de cette population qui trouvent mille et une astuces pour résister, pour s’adapter au danger, pour continuer à développer leurs idéaux socialistes et communistes.
Parsemé de poèmes, de jeux, d’extraits de manuels, ce témoignage, paru pour la première fois en 1967, évoque la vie quotidienne dans son sens le plus large et transporte réellement le lecteur au cœur de cette population remarquable. Les nombreuses photographies sont bouleversantes par l’humanisme qui y transparaît. Elles montrent tantôt la reconstruction d’un pont bombardé, la défense contre l’aviation américaine par les DCA, des aviateurs américains faits prisonniers, des enfants allant malgré tout à l’école portant des chapeaux anti-éclats en paddy tressé ou encore les travaux champêtres pour nourrir la population.
Tout au long de ce témoignage, on découvre toute l’humanité de Madeleine Riffaud, infirmière, poète, journaliste engagée, ouvriériste et fervente anticolonialiste, qui a alors déjà couvert la guerre d’Algérie en 1952 et a survécu à un attentat de l’OAS en 1962. Madeleine Riffaud décrit avec précision les effets des bombardements sur la population à travers les différents types de bombes utilisées : bombe dite “ananas” qui “explose au ras du sol, criblant les victimes d’une multitude d’éclats” ; bombe dites “goyave” projetant des dizaines de milliers de billes. Elle décrit également l’utilisation du napalm.
À l’heure où le droit international est bafoué de toutes parts, Madeleine Riffaud nous rappelle qu’aucune guerre ne peut justifier de cibler des populations civiles quels que soient les belligérants impliqués.
Dans ce court essai à quatre mains, Augustin Berque et Damien Deville dialoguent à la frontière entre la philosophie et la géographie autour de la relation de l’homme à son milieu. Partant du constat que la géographie a été pendant trop longtemps simplement une « science des lieux », les deux chercheurs rappellent que c’est aussi une « science des liens ». Loin de la géographie positiviste des statistiques, des modélisations quantitatives et des représentations spatiales, les deux chercheurs défendent une compréhension des territoires dans leurs singularités et dans leurs relations symboliques.
Naviguant à travers différents concepts – écoumène, déterrestration, convivialisme – sans pour autant perdre en clarté et en simplicité, les deux géographes nous offrent des clés pour regarder notre vie sur Terre de manière plus durable et sensible. Ils confrontent leur terrain de recherche, la France pour Damien Deville, le Japon pour Augustin Berque. Ils mettent ainsi en relief des différences de paradigmes entre ces deux sociétés dans leur rapport avec leur milieu marqué tout autant l’une que l’autre par la modernité occidentale. Différences qui se perçoivent aussi bien dans les films de Hayao Miyasaki que dans la pensée du philosophe Kitarô Nishida (1875-1945) et qui apporte des pistes de réflexion pour repenser l’action politique au Japon, en France et plus largement dans le monde.
À contre-courant de concepts centralisateurs comme le fameux « Paris et le désert français » de J-F. Gravier (1947) ou la « France périphérique » de C. Guilluy (2014) qui ont influencé des décennies de politiques publiques, Augustin Berque et Damien Deville défendent un retour aux « espaces vécus et aux relations de proximité » dans ce qu’ils appellent un « convivialisme républicain ».
Par sa richesse conceptuelle et sa volonté de confronter les modèles, cet essai offre au lecteur la possibilité d’être le troisième protagoniste du dialogue en l’invitant à penser son rapport à son milieu et à l’impact de la modernité sur sa vie.