Un procès mondial
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la question du jugement des hauts dignitaires nazis se pose. Alors que Churchill veut les fusiller de façon sommaire, Staline défend l’idée d’un procès spectacle sur le modèle des procès de Moscou des années 30. C’est finalement Roosevelt qui a le dernier mot sur cette épineuse question. Le président américain défend un procès équitable en ménageant les droits de la défense de façon à montrer aux yeux du monde la supériorité morale des démocraties.
Du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946, c’est donc dans la ville de Nuremberg en Bavière, détruite à 80%, que se tient le procès. 24 hauts dignitaires nazis parmi lesquels Hermann Goering, Rudolf Hess ou encore Joachim von Ribbentrop, sont à la barre des accusés. Plusieurs groupes de personnes sont aussi jugés comme le cabinet du Reich, la SS et la Gestapo. Ils sont jugés pour complot, crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. « Les informations sur ces actes criminels arrivent, fragmentaires, souvent invérifiables, apportées par des agents clandestins ou des voyageurs des pays neutres » souligne Annette Wieviorka (
Le procès de Nuremberg, Annette Weviorka, Liana Levi). Des témoins se présentent également à la barre comme Marie-Claude Vaillant-Couturier résistante française déportée à Auschwitz. Rudolf Hoess, le commandant du camp de la mort, est aussi présent pour témoigner (
Le commandant d’Auschwitz parle, Rudolf Hoess, La découverte). Il sera pendu en 1947. Tout le déroulé du procès est filmé et décrit par des journalistes venus des quatre coins du monde.
Un procès très médiatique
Durant les dix mois du procès, des centaines de journalistes du monde entier se sont retrouvés à Nuremberg logeant dans le grand château de Faber-Castell avec la volonté de couvrir jour après jour les débats et de préparer les premiers documentaires du procès. Jamais alors la photographie et la vidéo n’avaient eu une telle importance pour un procès. Véritable « show médiatique » voulu par les Américains, les journalistes se livrent une « bataille des images » (
Nuremberg, la bataille des images, Sylvie Lindeberg, Payot) en créant une concurrence entre pays. « Le raffut est assourdissant dans la grande salle de presse au premier étage du tribunal : les machines à écrire claquent comme des rafales, des bribes de phrases résonnent en toutes langues » décrit Alfred de Montesquiou dans son roman
Le crépuscule des hommes paru en 2025 aux éditions Robert Laffont. L’image est aussi au centre de l’accusation avec une projection des premiers témoignages cinématographiques des camps où la vision horrifique des corps de déportés décharnés glace la salle 600 du tribunal. Pour la première fois, de hauts dignitaires nazis sont confrontés aux images horrifiques de leurs crimes, épiés dans leur moindre réaction par les journalistes et photographes présents.
Hermann Goering, le plus haut dignitaire nazi encore en vie
« Oui… les voici, les anciens maîtres insolents et impitoyables, les faux demi-dieux. Les voici, tirés de leurs cellules, conduits jusqu’à leur banc pour la deuxième semaine de leur procès. Ils ne sont plus que des accusés déjà pliés à l’inflexible ordonnance des débats, déjà rodés aux servitudes de leur chute » décrit Joseph Kessel dans ces chroniques journalistiques (
Le procès de Nuremberg, reportage, Joseph Kessel, Omnia poche). Hermann Goering est le plus important de ces accusés par sa responsabilité dans le régime nazi, Hitler, Himmler et Goebbels s’étant suicidés en avril et mai 1945. Décoré comme as de l’aviation pendant la Première Guerre mondiale, Goering rejoint le NSDAP en 1922 et participe au putsch de la brasserie où il est blessé. Lors de l’accession au pouvoir d’Hitler, il devient ministre. Il crée la Gestapo dont il laisse rapidement le contrôle à Heinrich Himmler. Hitler le nomme commandant en chef de la Luftwaffe, poste qu’il occupe jusqu’en 1945. À la fin du procès, Goering est reconnu coupable de tous les chefs d’accusation et condamné à la peine capitale. Il parvient cependant à se suicider avant la pendaison. Même s’il y a eu de nombreux ratés dans ce procès, l’avancée du droit international a été importante.
Un procès pour la mémoire et pour le droit
Depuis le génocide des Arméniens en 1915, le juriste Raphael Lemkin travaille sur la notion de génocide pour la faire entrer dans le droit (
Arménie, un génocide et la justice, V. Duclert, T. Hochmann, R. H. Kévorkian, Belles Lettres). Lors du procès de Nuremberg, le terme est peu utilisé, c’est la notion de crime contre l’humanité qui s’impose sous la proposition de Hersch Lauterpach. Cependant le 9 décembre 1948 est signée la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (CPRCG). Cette petite bataille entre les deux juristes sur des notions qui se complètent finalement est bien décrite dans l’excellent livre de Philippe Sands,
Retour à Lemberg (Albin Michel, Le Livre de poche, adapté en bande dessinée par les éditions Delcourt).
Le procès de Nuremberg n’est qu’une première étape dans le procès des crimes nazis. S’ensuivent au XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui, des dizaines de procès dont l’un des plus importants pour la mémoire de la Shoah survient en 1961 après la traque et l’arrestation en Argentine d’Adolf Eichmann, responsable de la logistique de la « solution finale » (
Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal, Hannah Arendt, Folio Gallimard). En France, alors que les procès de Philippe Pétain et Pierre Laval se sont tenus dès octobre 1945, Klaus Barbie (1987), Paul Touvier (1994) et Maurice Papon (1997-1998) sont jugés dans des procès entièrement filmés (
Crimes contre l'humanité, les procès Barbie, Papon et Touvier, Bénédicte Vergès-Chaignon, Passés composés) et permettent de faire avancer le travail autour la mémoire de la Shoah.