Qu'est ce qu'une mère, un père, un parent?
Nous sommes beaucoup à penser savoir ce que signifie être ou avoir un père ou une mère que nous le soyons nous-mêmes ou bien que nous nous y refusions, que nous en ayons un, une ou plusieurs, que nous les ayons eus puis perdus, jamais eus et d'une certaine façon toujours attendus, que nous ayons préféré ne pas en avoir ou les avoir autrement. Et pourtant, être ou avoir "mères, pères ou autres" repose sur des certitudes bien plus fragiles que l'on croit.
Armée du tranchant de son intellect et de l'étendue de son savoir, Siri Hustvedt interroge avec une grande finesse la raison d'être des lignes de partage qui (dé)limitent nos représentations des figures parentales et leurs extrapolations symboliques, comme la notion de patrie. Alors qu'elle vit à l'heure où elle écrit sous le gouvernement Trump, la question de savoir ce que signifie l'appartenance à une "motherland*" se fait brûlante et renvoie in fine à la question des frontières de tous ordres. Question qui devient, au fil de l'écriture, l'enjeu central autour duquel s'articule ce recueil subtil et engagé.
Qu'est ce qu'une frontière, que celle-ci soit conceptuelle, morale ou politique? Une limite? Une séparation qui nous permet en taillant dans le vif du réel de faire sens du monde, de définir une communauté d'idées ou de personnes? De distinguer le bien du mal? Un interdit au-delà duquel gisent impensables et impensés culturels? Une impasse pour des migrants jugés indésirables? Ou encore une manière d'asseoir un système - le patriarcat - et d'assujettir les femmes? Ou bien un lieu de passage, de contacts et d'échanges avec l'altérité et donc un lieu de possibles transformations? La frontière non plus comme fin de toute chose mais comme point de départ vers un ailleurs, vers une alternative autrement dit la frontière comprise comme la possibilité d'un autre récit... Sans doute tout cela à la fois et peut-être plus encore.
Ouvrant cette série d'essais par le passionnant récit autobiographique de sa lignée d'immigrés norvégiens, sinuant entre critiques littéraires, artistiques et considérations philosophiques, et concluant sur un fait divers bouleversant, Siri Hustvedt fait communiquer entre eux des champs aussi divers que fertiles. Neurosciences, littérature, théories de l'art, psychologie et psychanalyse, philosophie ... c'est en véritable "vagabonde intellectuelle" et érudite touche-à-tout qu'elle démontre avec force et générosité que "le livre est une géographie permettant encore une liberté totale" au-delà des frontières déjà tracées.
"Mères, pères et autres" est ainsi un de ces livres qui prennent le temps de déployer leur puissance et la beauté de leur regard et nous accompagnent longtemps dans une expérience comme renouvelée du monde.
(*nom anglais pour la patrie)