Work Hard. Have Fun. Make History.
Slogan affiché dans les entrepôts d’Amazon.
On arrête pas le progrès.
Cette expression, à l’origine très floue, n'a jamais été aussi vraie. Mais la marche inévitable du
progrès, si elle annonçait il n'y a pas si longtemps la venue de la modernité, sonne maintenant l'avénement plus amer des géants de la Tech, architectes d’un futur dystopique (si le présent ne l’est pas déjà) toujours plus contrôlant, totalitaire. L'influence de la Silicon Valley ne touche encore que partiellement les sphères étatiques, les employé·es et travailleurs sont déjà les victimes de cette conception du corps libertarienne infusée au technicisme.
Et si les échos funestes de l’actualité pressent à l’urgence et l’inquiétude, ces idées et applications ne sont pourtant pas nouvelles. Faire l’historique de ces pratiques, c’est tout le travail du nouveau livre du collectif RYBN,
Human Computer : une histoire de l’informatique laborieuse chez les éditions UV.
Groupe artistique polyvalent et protéiforme,
RYBN.org font de leurs installations autant de manière d’observer la société libérale et techniciste, d’en souligner les dysfonctionnements, quand l’intervention n’est pas le propre de l’oeuvre : ateliers de déconstruction d’ordinateurs pour comprendre quel poids de production à chaque pièce, faux tests de Turing, dépôt de brevet de technologies futuristes pour en empêcher la conception, propagation d’algorithmes et programmes permettant de contourner de manières plus ou moins astucieuses les
bosswares des employés en télétravail, ces logiciels intrusifs scrutant l’activité sur vos écrans.
Avec
Human Computer, RYBN refait l’historique de l’invisibilisation du travail manuel par la machine et l’algorithme. Des premiers bureaux de calculatrices (ces femmes payées une misère pour effectuer des calculs pour certains laboratoires), aux faux-algorithmes de pilotage automatique (en fait dirigés par un vrai humain en coulisse), le portrait fait d’un milieu de la Tech tout en simulacre, écrans de fumée et mise en scène oscille entre le ridicule et l’inquiétant. Savamment présenté et sourcé, le livre raconte en fait le productivisme inhumain, technophile et eugéniste, aliénant, à la conception mécaniste du corps, les bras comme des pistons, la fatigue comme une panne moteur.
En faisant du slogan d’Amazon le plan d’articulation du texte (“
Work Hard. Have Fun. Make History.”, mantra affiché dans tous les entrepôts de la multinationale),
Human Computer devient une étude
médiarchéologique aussi passionnante que révoltante sur le bien que ces entreprises nous veulent. Contre le taylorisme, le management, l’éternel mythe de l’automatisation, la surveillance, la censure et le rendement, RYBN propose en fin d’ouvrage six ateliers à mettre en place pour mobiliser son entourage, comprendre et faire comprendre les enjeux liés à la technologie, et toute l’ampleur que ces problématiques ont au quotidien.