On peut distinguer plusieurs logiques éditoriales dans cette collection :
-La publication des propres travaux de Bourdieu ainsi que ceux réalisés par ses collaborateurs à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
-L’édition de textes difficilement trouvables de « classiques » de la sociologie : comme Emile Durkheim, Marcel Mauss ou Maurice Halbwachs.
-le souci de mettre à disposition des lecteurs des textes fondamentaux et originaux jusqu’alors indisponibles en français. On trouve parmi les auteurs les plus publiés, deux philosophes : l’allemand Ernst Cassirer (sept titres) et le philologue français Jean Bollack, pour ses études sur Empédocle, Épicure et Héraclite. P. Bourdieu publie également 7 livres d’un sociologue américain, peu connu en France à l’époque et semble-t-il éloigné de ses théories : Erving Goffman.
P.Bourdieu s’attachera aussi à éditer les travaux d’économistes comme Joseph Schumpeter ou Albert Hirschman, d’historiens comme Louis Marin ou le Britannique Moses Finley, d’historiens de l’art jusqu’alors non traduits comme Erwin Panofsy (que P.Bourdieu d'ailleurs traduira). On trouve également de très nombreux ouvrages de linguistes, sociolinguistes et sémiologues (Émile Benveniste, Louis-Joseph Prieto, Edward Sapir, William Labov), ainsi que d'ethnologues et d'anthropologues (Jack Goody, Gregory Bateson, JohnBlacking…). On voit ici l’ambition théorique de P. Bourdieu et son projet épistémologique d’unification et de rénovation des sciences sociales. Le livre d'E. Anheim et de P. Pasquali, Bourdieu et Panofsky, offre un précieux éclairage sur l'apprentissage du métier d'éditeur de P. Bourdieu et la genèse de cette collection.
En 1975, P. Bourdieu crée sa revue Les Actes de la recherche en sciences sociales. Une revue dont le graphisme tranche avec les revues de sciences sociales de l'époque et qui verra de nombreux auteurs d'articles publiés ensuite dans sa collection chez Minuit.
Mettant fin à sa collaboration avec les éditions Minuit, P.Bourdieu crée la collection Liber aux éditions du Seuil en 1997. Nous retrouvons ici l’intention d’éditer des travaux de chercheurs contemporains « fondés sur les acquis les plus récents des sciences sociales ». Les thèmes sont toujours aussi variés : le raisonnement médical, Robert Musil, des vendeurs de drogue de East-Harlem, Apollinaire, la croyance économique, Karl Kraus et le journalisme…
Suite au mouvement social de 1995 et à l’analyse de son passage à la télévision, P.Bourdieu crée en 1996 les éditions « Raisons d’agir. » Il s’agit ici de fournir de manière accessible le fruit de travaux de chercheurs sur des problèmes politiques et sociaux d’actualité, de donner aux citoyens des outils de compréhension contre les opinions dominantes et « le prêt-à-penser journalistique. »
Ce travail foisonnant qui s’étend sur plusieurs dizaines d’années constitue un jalon important dans l’histoire de l'édition des sciences humaines et des sciences sociales. Il montre le rôle de passeur propre à la fonction d’éditeur qu’a endossé P.Bourdieu et son importance quant à l'introduction en France d'auteurs non traduits auparavant (E.Cassirer, E.Goffman, R.Shusterman, R.Hoggart). La singularité de ce travail éditorial confirme également le souci constant du sociologue de dépasser les clivages disciplinaires, les logiques institutionnelles et académiques selon lui génératrices d’oppositions intellectuellement et scientifiquement stériles.
Il nous offre un corpus d’auteurs toujours aussi stimulants à relire ou à découvrir.
Après la disparition du sociologue, ce travail éditorial se poursuit, les éditions Raisons d’agir étant toujours actives, ainsi que la collection Liber dirigée par Jérôme Bourdieu et Johan Heilbron.
(Pour plus de clarté, nous vous proposons une bibliographie regroupant uniquement les titres publiés du vivant de Pierre Bourdieu).