Un historien au panthéon
Issu d’une famille juive d’optants originaires d’Alsace, fils de Gustave Bloch, grand historien du monde gaulois et romain, Marc Bloch suit les traces de son père en entrant à l’École Normale Supérieure en 1904 avant de réussir l’agrégation d’histoire en 1908. Avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, il reçoit quelques cours en Allemagne et fait un séjour en Angleterre où il se découvre des affinités intellectuelles comme le montre François-Olivier Touati dans son livre Marc Bloch et l’Angleterre. En 1919, il devient maître de conférence à l’université de Strasbourg où il se lie d’amitié avec Lucien Febvre. L’année 1924 est marquée par la publication d’une œuvre importante, Les rois thaumaturges, éditée chez Gallimard dans la collection Folio. Marc Bloch devient alors un nom important de l’histoire médiévale lu et respecté.
En 1929, le premier numéro des Annales d’histoires économiques et sociales paraît. Le courant historiographique qu’on appelle alors l’École des Annales se démarque de l'École méthodique de Gabriel Monod (créée en 1876) par une volonté de transdisciplinarité en sciences humaines et sociales. C’est un véritable tournant dans la discipline historique qui marque plusieurs générations d’historiens au cours du XXe siècle comme Fernand Braudel, Georges Duby ou encore Ernest Labrousse. Après être devenu professeur d’histoire économique à la Sorbonne, Marc Bloch publie La société féodale en 1939-1940 (réédité chez Albin Michel), sa dernière œuvre majeure d’histoire médiévale avant que “la tourmente qui se lève à l’horizon” (M. Bloch, 1938) ne l’emporte lors du second conflit mondial.
Marc Bloch et la guerre
Le destin de Marc Bloch est invariablement lié à la guerre dans laquelle il s’engage avec un esprit patriotique sans faille. Durant la Première Guerre mondiale, il est mobilisé sur différents fronts, en Champagne, sur la Marne, en Argonne et sur la Somme. Il devient en 1916 officier de renseignement. De cette expérience, il tire des écrits sous forme de carnets, de souvenirs rassemblés dans Écrits de guerre 1914-1918 chez Armand Colin mais aussi en 1921 un texte encore d’actualité, Réflexions sur les fausses nouvelles de la guerre, publié aux éditions Allia et aux éditions Dunod.
Quand la Seconde Guerre mondiale éclate, l’historien est alors âgé de 53 ans. Il ne renonce pourtant pas à s’engager dans l’armée lors de la bataille de France. Marc Bloch qui ne cesse d’écrire tout au long de sa vie comme le montre ses Carnets inédits 1917-1943 publiés par les éditions Amsterdam, livre durant cette cuisante défaite de l’armée française face à la Wehrmacht, un témoignage exceptionnel : L’étrange défaite. Devenu un véritable classique, cet essai d’histoire immédiate, republié en 2026 avec une préface inédite de Johann Chapoutot dans la collection Témoins de Gallimard, continue de fasciner par son analyse implacable des responsabilités de la défaite.
Malgré ce fervent patriotisme lors des deux conflits mondiaux, Marc Bloch est pourtant exclu de la communauté nationale lors de la mise en place du statut des Juifs par la régime de Vichy et devient donc en 1940 un “ennemi intérieur” aux yeux des autorités. Il proteste : “Nous sommes Français. Nous n’imaginons pas que nous puissions cesser de l’être” (cité par Alya Aglan dans La double mort de Marc Bloch aux éditions Flammarion). Il est exempté de ce statut en 1941 et devient simple chargé de cours à l’université. En 1943, il décide d’entrer dans la résistance à Lyon au sein du mouvement Franc Tireurs. Il est arrêté le 9 mars 1944, enfermé dans la prison de Montluc dans laquelle a été emprisonné Jean Moulin un an plus tôt. Marc Bloch ne donne aucune information utile aux Allemands malgré la torture. Il est exécuté le 16 juin à Saint-Didier-de-Formans aux côtés de 29 autres prisonniers.
Les historiens rendent hommage à leur aîné
La panthéonisation de Marc Bloch est l’occasion pour beaucoup d’historiennes et d’historiens de rendre hommage à leur aîné à travers de nombreuses publications. Les éditions du Seuil ont ainsi réuni un collectif impressionnant sous la direction de Florian Mazel et Yann Potin parmi lesquels Patrick Boucheron, Tal Bruttmann ou encore Manon Pignot (Marc Bloch, l’histoire en résistance, Seuil, 2026). Dans la Bibliothèque des histoires chez Gallimard, Peter Schöttler dresse une biographie intellectuelle de Marc Bloch en ce sens qu’il s'intéresse particulièrement à la pensée de l’historien et son insertion dans un réseau intellectuel européen. Pour découvrir cette vie remarquable, d’autres formats plus accessibles sont possibles. C’est ainsi que les éditions Tallandier consacrent une bande dessinée à la figure de l’historien avec un scénario écrit par Jean-David Morvan, Olivier Lévy-Dumoulin et Suzette Bloch, petite fille de Marc Bloch (Marc Bloch : l’historien combattant, Tallandier, 2026). On peut noter aussi la réédition de Marc Bloch : une biographie impossible écrite par son fils Étienne Bloch en 1997 aux éditions de la Sorbonne.
Comme nous le voyons, la pensée du cofondateur des Annales et ses multiples engagements durant sa vie continue plus que jamais de susciter l’admiration et les nombreuses publications récentes en témoignent magnifiquement.