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Ceija Stojka (1933-2013) : entre ombres et lumières, peindre la mémoire

Un dossier de
Publié le 14/03/2026
Un dépassement poétique et pictural, l'œuvre bouleversante de Ceija Stojka.

« Ce que je désire du monde est que les gens fassent attention et qu’ils gardent les yeux ouverts sur le monde qu’ils traversent et qu’ils veillent à ce que cela ne se reproduise jamais. » 

À l’occasion de l’exposition
Ceija Stojka. Garder les yeux ouverts tenue au Musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon - jusqu’en septembre 2026 et en collaboration avec le Musée de la Résistance et de la Déportation -, les Editions el Viso consacrent à l’artiste rom autrichienne une monographie exhaustive convoquant plusieurs spécialistes de divers horizons disciplinaires, alliant des entretiens à des analyses d’oeuvres, des notes biographiques et des propos, citations et poèmes de l’artistes.
L’occasion, pour nous, de vous présenter cette artiste incroyable, ses œuvres graphiques mais également ses textes et poésies.

Née en 1933 dans le Land autrichien de Styrie, au sein de la communauté rom des Lovara, elle est déportée en 1943 à Auschwitz-Birkenau puis à Ravensbrück et Bergen-Belsen avant d’être libérée par les troupes anglaises en 1945. Restée silencieuse sur les atrocités vécues dans les camps - sujet des plus tabous dans les communautés tziganes d’alors - c’est sa rencontre en 1986 avec la réalisatrice et documentariste autrichienne Karin Berger qui va considérablement changer sa vie et muer radicalement ce mutisme en un profond besoin de témoigner, d’exprimer et partager cette mémoire et son expérience de la déportation. Elle sort de cet “obscur envoûtement” dont parlait Jean Améry, celui qui réduit à l'impérieux silence jusqu’au jour où “tout voulait soudainement être dit”. Elle devient dès lors l’une des premières femmes roms rescapées à témoigner du Samudaripen, ou Porajmos (génocide tziganes), et publie en 1988 son premier texte Wir leben im Verborgenen (Nous vivons cachés, paru aux éditions Picpus-Verlag et traduit en français aux éditions Isabelle Sauvageen en 2018).  À partir de cette date et pendant plus de vingt ans elle ne cessera de peindre et dessiner, tous les jours (plus d’un millier d'œuvres jusqu'à sa disparition en 2013), d’écrire, donner des interviews, conférences et lectures, participer à des rencontres scolaires pour faire survivre cette mémoire essentielle, pour que chacun “garde les yeux ouverts” sur un monde toujours vulnérable.
Artiste autodidacte, elle travaille à la main et au pinceau, mêlant les médiums et alternant plusieurs supports. Les scènes peintes ou crayonnées alternent des témoignages différents, voire épars, d’une mémoire dispensant des souvenirs selon sa propre volonté, sans ordre chronologique. Elle peint la beauté un jour et l’horreur le lendemain, traduit sa peur d’un nouvel acte mondial de déshumanisation puis son espoir, fou et aveugle, envers l’humanité ; nulle série ordonnée, nulle phase ou “période” artistique,  mais des peintures aux temporalités narratives volontairement désordonnées, contant la trame de réminiscences spontanées. D’où la pluralité des scènes, la diversité des sujets, l’alternance des émotions. Des paysages idylliques aux couleurs vives, des Jardin d’Eden aux plantes et soleils joyeux, des champs autrichiens jonchés de fleurs sémillantes où se croisent enfants et roulottes de bois, autant d’images innocentes que côtoient les vues horrifiques et dantesques des camps, des traques et humiliations, des exécutions, des vues apocalyptiques d’où font irruption les symboles récurrents de la mort : les fumées noires, les barbelés, les corbeaux, les rails de train, les corps émaciés. Tant de motifs ou lexique graphique répondant aux croix gammées dissimulées ça et là et qui hantent plusieurs de ses œuvres, mais aussi cet œil, motif itératif, complexe, lumineux, symbolique, non loin de celui de Caïn “tout grand ouvert dans les ténèbres”...

Une œuvre bouleversante, touchante et sincère, importante. L’ouvrage, quant à lui, immortalise l’histoire singulière de Ceija Stjka, de ses premières œuvres à ses derniers essais de poésie, et donne la parole à ceux qui ont œuvré à cette reconnaissance et à la diffusion de son oeuvre, telle son amie Karin Berger ou encore ses galeristes Christophe et Nathalie Gaillard. 


“Tu as peur de l’obscurité ?
Je te dis : là où le chemin est sans hommes
tu n’as rien à craindre.

Je n’ai pas peur
Ma peur est restée à Auschwitz
et dans les camps

Auschwitz est mon manteau
Bergen-Belsen ma robe
et Ravensbrũck mon maillot de corps

De quoi devrais-je avoir peur ?

            (Auschwitz est mon manteau : et autres chants tziganes, Editions Bruno Doucey)

Catalogue de l'exposition

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