Un coup de coeur de Mollat
Craintif, pudique, embarrassé par un bégaiement qu'il a surnommé “le pendu” (il s'est « révélé » à lui pendant ce jeu au nom prédestiné) et qui vient toujours au pire moment se rappeler à son bon souvenir, par son âme de poète qu'il faut à tout prix dissimuler sous peine d'être traité de “tarlouze”, par sa moustache qui tarde à s'épaissir, par ses parents qui s'engueulent un peu trop pour ne pas dissimuler un drame qu'on ne voit que trop venir quand lui ne sait rien encore, par son cousin musclé auquel il n'arrive pas à la cheville, par les filles qui ne le voient même pas, par les camarades de son âge surtout qui sont d'une dureté et d'une méchanceté impitoyables entre eux et qu'il va lui falloir se décider à oser affronter, Jason peine à imposer son prénom au coeur d'un univers dont il n'a pas toutes les clefs. Mais il gamberge, il passe son temps à calculer la probabilité des gamelles qui l'attendent et toutes ces inquiétudes qui nous paraissent anodines alors qu'elles occupent tout son espace vital, forment un récit trépidant. Et plus on avance dans ce livre extrêmement bien ficelé et qui sait ne pas tout nous dire, plus on s'attache à cette existence banale devenue une aventure surprenante. L'enfance est un royaume merveilleux et terrible, nous dit Mitchell, où ce que les adultes jugent sans intérêt devient gigantesque et où les problèmes, les vrais, ceux des adultes, ont l'art de s'éclipser. C'est ce miracle incertain que cet auteur britannique en pleine possession de ses moyens littéraires a parfaitement rendu, nous faisant les confidents muets d'un ado qu'on voudrait bousculer mais qui nous bouscule et nous émeut. Sans tomber dans les pièges du livre-souvenir ou du bouquin-cliché, avec des mots que censurerait volontiers la prude BBC, et cette part de mystère qui enveloppe les années de transformation, Le fond des forêts touche juste et nous laisse en son terme comme orphelin d'un jeune compagnon qu'on ne verra pas vieillir.
