Un coup de coeur de Mollat
Le livre était épuisé, nos cris n'y faisaient rien : impossible depuis quelques années de conseiller cette étrange découverte par Christian Bourgois lorsqu'il s'occupait aussi - glorieuse époque - de Julliard, aux
passionnés de littérature. Et puis, parce que désormais les livres de poche disparaissent aussi des catalogues qui ont désormais des dates de péremption fatidiques, pour alimenter l'infatigable pilon, il faut l'existence de ces nouvelles collections dites de "semi-poches"(1) soignées comme des grands formats mais avec des prix abordables. Pavillons poche, l'une des plus attractives d'entre elles, avait déjà ressuscité A servir chambré, ahurissant petit roman sur les élucubrations mentales d'un jeune père de famille en train de bercer son nouveau-né (2), et cela avait permis à certains de redécouvrir cet auteur américain hors catégorie, seul dans son genre, pratiquant l'hyperréalisme comme d'autres la description des vastes plaines du Montana quand vient l'automne, un hyperréalsime doublé d'une dimension comique pour le
moins inattendue.
Avec La mezzanine dont Robert Laffont a récupéré les droits, nous tenons son coup de maître, une performance littéraire acrobatique, hilarante et brillante, un de ces numéros de haute voltige littéraire comme il ne nous a pas été donné d'en lire souvent. Le propos est d'une simplicité apparente qui défie le romanesque : un col blanc américain, réalisant que son lacet est cassé, décide à l'heure du repas d'aller remédier à ce micro-drame, sans compter sur le fait que la descente de l'escalator sera périlleuse, le passage aux toilettes détartrant, l'achat d'un remontant insurmontable... De ce trajet d'une banalité confondante, Nicholson Baker élabore une épopée sociologique, passant au crible de sa culture le moindre détail, élaborant des théories microscopiques, portant la réminiscence au rang d'oeuvre d'art et hissant la note infrapaginale si chère aux universitaires au niveau du sublime...
Monologue débordant de digressions savantes ou intimes, La mezzanine rend un hommage contemporain à Tristram Shandy qui en son temps avait bouleversé l'histoire des Lettres sans jamais se départir d'un ton apparemment anodin (3). Le résultat de cette odyssée invisible est un livre d'un comique rarement égalé, parodie inventive, analyse sociale et introspective, délire tenu au cordeau, sociologie
spontanée, tout en un volume de 250 pages, c'est dire la performance. Depuis la sortie de ce premier roman, nous avons gardé en tête les éclats de rire qui ont ponctué sa découverte et guettons dès lors avec
une impatience gourmande la sortie de tout nouvel opus de Baker, chantre d'un quotidien à la loupe, assuré de n'y pas trouver ce qu'on nous sert ailleurs... Alors rejoignez le cercle de ses admirateurs et faites du prosélytisme.

(1) La logique ne vient pas nous aider pour justifier de ce terme de semi planté depuis quelques années dans le jargon des libraires et dont nous nous contenterons sous le prétexte que "demi-poche" serait franchement inquiétant.
(2) On le conseillera volontiers aux apprentis parents dépassés par la taille bien trop brève des siestes de leur nouveau-né, brièveté qui ne permet pas la lecture
des grands classiques russes par exemple.
(3) Avec un avantage sur l'oeuvre de Sterne : sa taille...